Cette journée de mer aura vu défiler toutes sortes d’îles aux noms chargés d’or et de senteurs comme un galion des Indes; îles au vent, îles sous le vent: elles défilent dans l’air chaud alors que nous remontons vers Puerto Rico. Simples cailloux, messas, verdure, perchées sur l’horizon, elles distraient le regard de la mer monotone. Cela crée un paysage pour ma baignade dominicale. Je m’en imagine facilement le possesseur pour une retraite au bon goût de Boucanier… Las,toutes ont depuis longtemps, jusqu’au moindre rocher, fait l’affaire d’une des nation d’Europe qui s’en sera depuis plus ou moins débarrassé. Tant pis.
Nous sommes stoppés en face de San Juan, notre destination. Nous ne sommes attendus à quai que pour deux heures demain matin, il est dix-huit heure et le soleil a disparu. Dans ma bannette, j’attends le signal des Coast Guards, qui enverrons leur pilote, ce qui me lancera à la manoeuvre. J’écoute un peu de musique: Eagles. Je lis: Chateaubriand. Pour diluer, je prends Rimbaud, un peu de Bateau Ivre. Damned, ça fait classe!
Ma cabine est en état de siège, on se bat pour ne pas se laisser aller à quelque désespoir. Mon vrai nid est loin, et plus que la vrai durée, c’est l’absence d’échéance qui me déprime. Je pourrais rester à bord bien des mois, mais je ne sais toujours pas si je débarque pour la mi-novembre, la Noël… Alors je stocke. Produits variés à consonance chocolatée: Nutella, Oreo, boudoirs, tablettes et Lu, d’autres marques inconnues: le panel, que dis-je, la crème de la biscuiterie internationale.
Les frictions avec le Chef Mécanicien se font plus directe. Ca me gêne, il reste mon supérieur hiérarchique. Il faut vraiment passer des heures à me foutre sur la gueule avec une batte de baseball pour me rendre capable de profonde méchanceté. But this guy is getting the shit out of me. Pour le coup, j’en deviens mutin, et vu ses piètres qualités, il est plutôt une cible facile. Assez sur lui, de tous les gars du bord, c’est heureusement, bien le seul que je n’aime pas trop et à me mettre hors de moi.
Le contraste est trop flagrant avec ma tournée au pont. Lorsque je croise Sacha, mon matelot d’alors, il me lance un “comment ça va?”, je lui réponds par une moue un peu vague. Je lui demande alors “Kak dela?” auquel il répond dela al prokuror , c’est notre blague privée qu’on pourrait traduire audacieusement par:_comment vas-tu? _tu es de la police pour demander ça? Ce qui ne donne évidemment pas grand chose!
J’ai l’impression que lui aussi s’ennuie de notre petite équipe.
Enfin, j’ai quand même repris du poil de la bête. Je me suis fixé un programme d’étude en solo à la machine. Et puis demain, je ferai des crêpes: ça me changera les idées.
Les escales de Pointe à Pitre et Fort de France ont manqué de saveur. J’étais fatigué et au lieu d’aller profiter de la mer comme je me l’étais promis, j’ai passé mes journées à faire des petites courses et à rattraper le blog… pour votre plaisir. Pauvre de lui, ainsi délaissé, je doute qu’il ait reçu la moindre visite en ces deux derniers mois, j’espère seulement que les habitués en retrouveront le chemin. Il va falloir le sous-titrer Fluctuat nec Mergitur.
Dix-huit heures trente. Ca y est il fait nuit noire. Avant de dîner je sortirai encore sans doute pour profiter de l’air du large qui se charge de tant d’odeurs savoureuses et bruyantes, de mer, de vagues, de reefer, de graisse et de mon propre savon. Un fumet délicieux et étonnant qui fait le charme de la marine moderne sur lequel résonne avec tant d’aplomb le soleil des Caraïbes ou sa nuit moite, c’est selon.